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Robbie Kuster



«Humilité» est le premier mot qui me vient à l’esprit lorsque je pense à Robbie. Cela fait maintenant deux semaines que je l’ai rencontré et je suis saisi par sa simplicité, son intérêt pour l’autre et son ouverture au monde.


Musicien et père de famille de 42 ans, Robbie vit aujourd’hui avec sa femme Mélanie et son fils Lenny à Montréal. Il a quitté la Suisse alors qu’il avait douze ans, après que son père a trouvé une opportunité professionnelle sur la côte ouest du Canada dans le petit village de Nanoose Bay, sur l’île de Vancouver. Robbie me confie la tristesse des premières années de cette nouvelle vie. Séparé de ses amis, le début de l’adolescence n’est pas une période évidente pour tout recommencer à zéro.


Il intègre toutefois rapidement le système scolaire canadien et rejoint la 6ème année de la «middle school». Les élèves peuvent accéder à deux cours optionnels. Comme ses parents ne connaissent pas ce système, c’est la direction de l’école qui choisit pour lui. C’est ainsi que Robbie se retrouve inscrit à un cours de musique appelé «Stage Band», une formation jazz qui interprète également des morceaux pop pour les jeunes du même âge que le sien. Le groupe a besoin d’un batteur, rôle qui est proposé à Robbie: «Je n’avais jamais joué de batterie, mais je ne voulais surtout pas contrarier le professeur étant donné que j’étais le petit nouveau de l’école. Alors, j’ai accepté».


Le jeune homme a toujours été féru de musique. En Suisse, NRJ était allumée en continu. Son ami Jean-Louis Cristinet et lui pouvaient écouter ensemble pendant des heures Michael Jackson, A-Ah ou les programmes alternatifs que la radio diffusait encore à cette époque.


Robbie pratique la batterie dans le cadre de son cours pendant quelques années, puis il rejoint d’autres groupes externes à l’école. Entre ses études secondaires et supérieures, il prend une année sabbatique pour se consacrer uniquement à la musique et donne des concerts un peu partout dans la région. Il commence ensuite des études de jazz. Ce choix s’avérera déterminant pour toute la suite de sa vie.


A la fin de ses études, le jeune musicien joue dans les bars et obtient ses premiers mandats payés. Alors qu’il fait partie de différentes formations, il part en tournée entre Vancouver et Halifax avec un groupe de Ska. A son retour, il se rend compte que la scène musicale de Vancouver est trop petite. S’il veut se lancer dans la musique, il lui faut trouver plus grand. Il se souvient alors de l’étape à Montréal lors de sa tournée: «J’ai toute suite été happé par l’énergie de cette ville. En traversant le Pont Jacques-Cartier, je me suis dit "Que c’est beau… Une ville entourée d’eau… Oui, c’est là que je veux m’installer, c’est sûr!"».

Il met fin à ses collaborations avec ses différents groupes et s’installe à Montréal trois mois plus tard. Alors qu’il n’a que peu de contacts sur place, il rencontre une fille qui lui offre de l’héberger le temps de trouver un appartement et «une job» comme disent les québécois. L’année qui suit son arrivée est tout simplement magique. Il prend ses quartiers dans un nouvel appartement, trouve un travail et passe beaucoup de temps à marcher dans cette ville qu’il aime infiniment. Il va à la rencontre des gens ou écoute de la musique dans son appartement presque vide: pas de meubles, juste un matelas gonflable, un système audio et quelques bonnes bières.


Après cette année de découverte, il auditionne pour intégrer une école de musique, le CÉGEP (collège d'enseignement général et professionnel) dans le quartier de St-Laurent. «Je me souviendrai toujours de ce premier jour de cours. J’étais assis sur des marches en train de fumer ma cigarette quand un gars est arrivé et m’a lancé un "hello" au passage. Un peu plus tard, j’ai entendu quelqu’un jouer du piano. C’était vraiment beau. Je me suis rendu compte que c’était le même gars qui m’avait salué. Il s’appelait Patrick. Puis j’ai rencontré Mishka, un bassiste. Les deux étaient dans ma classe et très vite nous avons fait de la musique ensemble. Ça a été le début d’une grande aventure de laquelle naîtront plusieurs albums, des concerts, des tournées à travers le monde, mais surtout une histoire musicale et d’amitié qui a duré presque dix-huit ans».


Robbie a décidé de quitter le groupe de Patrick Watson il y a maintenant un an. Il continue sa carrière musicale notamment avec son groupe «Black Legary». Les projets dans lesquels il s’investit sont très éclectiques : ils vont du jazz au métal en passant par la chanson et la pop. Je suis fasciné de voir comme cet artiste passe d’un style à l’autre avec autant d’aisance. Robbie aimerait aujourd’hui consacrer plus de temps au développement de nouveaux projets musicaux, comme l’accompagnement et la composition de musiques pour des pièces de théâtre, des spectacles de danse et de marionnettes. Il aimerait également poursuivre le projet de création d’un instrument hybride électro-acoustique, constitué d’éléments rythmiques et mélodiques qui lui permet de composer des morceaux et de les reproduire sur scène de manière totalement autonome.


J’aimerais conclure cet article en évoquant l’une des premières discussions que j’ai eue avec Robbie sur l’ego, «cette petite voix intérieure qui te parle» comme il le définit: «Je me suis rendu compte que j’ai toujours eu un dialogue intérieur. Je pense d’ailleurs que tout le monde en a un. Je me parle en me disant des choses parfois positives - je me flatte, je me dis que je suis bon - ou à l’inverse, je me dis des choses négatives qui me rabaissent. Tout ça, c’est dans la tête. Ça n’appartient qu’à moi. Ce que j’ai aussi réalisé, c’est que ce qui me touche le plus n’est ni la performance ni la technique, mais l’authenticité. Sentir que le musicien est totalement honnête vis-à-vis de ce qu’il transmet. La musique ne doit pas être réfléchie, elle doit jaillir de soi depuis une posture humble» m'a-t-il alors confié.

Pour Robbie, la musique est un apprentissage continu. Le métier de musicien est pour lui un métier de passionné qui nécessite autant de travailler sur soi que de travailler la technique. L’artiste a réalisé avec le temps combien tout était lié: être un bon musicien, c’est également être un bon père, un bon mari, une bonne personne de manière générale. L’un de ses plus grands challenges réside donc dans le fait de ne jamais tomber dans l’auto-suffisance. Ainsi accorde-t-il un soin particulier à se remettre en question et à cultiver son être intérieur jour après jour.



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© 2019, La Route de Soi par Nadir Mokdad et Yasmin Hediger